L’éthique vraie condamne la vie, même bien intentionnée
Les humains aiment beaucoup parler d’éthique. Ils tiennent à croire que la morale est une qualité rare qu’ils possèdent assurément, et peut-être même davantage que toute autre créature. Ils sont même allés jusqu’à faire du mot « humain » un synonyme de bonté, de miséricorde, d’empathie. Et il ne s’agit pas seulement d’un réflexe culturel ou d’une flatterie collective : ils y croient sincèrement.
Il est donc tout à fait légitime de pousser cette prétention jusqu’à ses extrêmes limites. Car, à y regarder de près, cette confiance en leur supériorité morale paraît pour le moins… discutable. Voire franchement agaçante.
Prenons des scènes banales, pas de celles qui choquent en première ligne, mais bien celles qui se fondent dans le quotidien respectable. Une vieille dame dans un pré, en train de gaver une oie – une chose que personne n’oserait souhaiter à son pire ennemi. De braves fermiers affairés à écorcher des animaux vivants, afin que la fourrure conserve tout son éclat. De bons citoyens faisant griller des crabes encore vivants, sans la moindre hésitation. Ce sont là des gestes considérés comme normaux, voire honorables, accomplis par des gens que l’on juge droits, équilibrés, respectables. Et pourtant…
Laissons même de côté ces cas-limites
Admettons qu’ils ne représentent pas « les meilleurs d’entre nous ». Intéressons-nous plutôt à ceux qui essaient réellement de faire le bien : ceux qui refusent consciemment de nuire, qui ne veulent faire souffrir aucun être sensible, qui se tiennent à distance de toute cruauté intentionnelle. Imaginons une sorte de saint, une figure exemplaire de bonté.
Ce saint, un jour, traverse une prairie, sans le savoir, et piétine un nid de fourmis. Un déluge de souffrances minuscules mais réelles s’abat alors sur des centaines d’êtres. Certaines mourront écrasées sur le coup, d’autres seront blessées, paralysées, incapables de ramper, agonisant lentement dans la confusion. Le tout, bien entendu, sans la moindre intention malveillante.
Mais cette scène, si banale, pose une vraie question : si ce saint vit soixante ans, combien d’actes comparables commettra‑t‑il sans le vouloir ? Combien d’existences abîmées, interrompues, ignorées, juste par le fait qu’il est là, qu’il se déplace, qu’il respire ?
Et alors, que reste‑t‑il de cette fameuse supériorité morale ? Est‑elle toujours aussi solide, une fois ramenée à l’échelle des faits ?
Quoi qu’on fasse, on nuit !
Il ne sera ici question ni de Dieu, ni de morale révélée, ni de récompense posthume. Rien que l’éthique nue. Celle qui ne s’adresse à personne d’autre qu’à soi‑même, celle qui ne suppose aucun regard extérieur pour rester valide. Celle qui, seule, mérite encore le nom d’éthique.
Or cette éthique véritable, lorsqu’elle est suivie jusqu’à son terme, impose un constat implacable :
Exister, c’est nuire. Même involontairement. C’est nuire irrémédiablement. Et celui qui refuse de nuire, qui veut être totalement éthique, pur, n’a qu’un seul choix : s’en retirer, de l’existence. Et pour le comprendre, il faut demander à ce saint avant de le faire exister : cher Monsieur empli de bonnes intentions, tu auras une vie de 60 ans durant lesquels tu feras beaucoup de bien, mais aussi infiniment plus de mal, car chaque fourmi ou autre être sensible compte pour un. Choisis‑tu d’exister quand même, ou préfères‑tu ne pas porter le poids de ces souffrances ?
Que pensez‑vous qu’il choisirait, s’il est réellement empli de bonnes intentions ?
L’éthique réelle ne commence pas par l’acte, mais par la décision d’exister
Tout être conscient, dès lors qu’il se sait capable d’agir, doit assumer que son existence produit des effets. Or ces effets incluent mécaniquement – même dans les meilleures intentions, même dans les gestes les plus soigneux (et les humains sont très loin de soigner leurs gestes) – une part de nuisance.
Il peut s’agir d’écraser des insectes en marchant, ou d’en tuer un grand nombre avec des insecticides. De nuire à ses congénères, psychologiquement, physiquement. De manger des organismes vivants et conscients – et les nombres d’organismes qu’on mange pour survivre durant toute une vie sont effarants. Ou encore de détruire des équilibres invisibles rien que par sa présence, etc.
Ce ne sont pas des « dommages collatéraux » : ce sont des actes réels, intégrés dans l’acte même de vivre. Quiconque respire les assume. Et le fait qu’ils soient conscients, intentionnels ou nécessaires n’y change rien. Un peu comme un éléphant qui reste sciemment dans un magasin de porcelaine.
Ainsi, exister, c’est interagir. Et interagir, c’est pour une grande part : nuire.
Le refus d’injustice n’est pas une posture, mais une exigence sacrificielle
Celui qui veut vraiment ne pas nuire (pas dans le discours, pas pour se valoriser, mais au fond de lui, de façon nue et absolue) ne peut ignorer ce constat. Or, vouloir ne pas nuire tout en continuant à vivre, c’est vouloir l’impossible. On ne peut pas continuer à vivre sans accepter de faire du mal.
Même vivre « le plus proprement possible », même en étant vegan, n’est pas une solution. Cela revient à dire : « Je choisis d’être un mal inévitable, mais un mal modéré. » Adapter la définition de l’éthique au réalisme de ce qu’est l’humain vivant dans les conditions terrestres n’est, et ne peut être, qu’une imposture, une farce.
La vraie éthique ne modère pas le mal. Elle le refuse. Et ce refus, dans ce monde‑ci, implique uniquement le retrait. Tout autre choix, c’est accepter de nuire pendant 30, 40, 50 ou 80 autres années. Ce n’est pas une invitation au retrait, mais une invitation à se voir dans un miroir. Pensons l’éthique jusqu’au bout. L’humain, en acceptant sa seule existence, accepte déjà de nuire. Il faut effacer cette autre définition du terme humain du dictionnaire. L’humain n’a rien d’humain. Il pense déjà que sa seule vie mérite de causer la souffrance de milliers, et peut‑être même de millions, d’autres êtres sensibles. Et il s’assume comme tel.
Certes, pour un être empli de sentiments absolus de non‑nuire, on pourrait accorder le bénéfice du doute : tu es sûr que tu ne nuiras à personne, alors reste dans cette existence. Mais il faut qu’au premier, deuxième ou troisième travers (car c’en serait bien un, pour un être qui veut quand même essayer), il faut qu’à la première, deuxième ou troisième souffrance causée, cet homme ou cette femme fasse le seul choix qui s’impose. Si, réellement, ils ne veulent pas nuire.
La seule innocence est le retrait volontaire
Il ne s’agit pas de se faire juger par autrui. Il s’agit de se juger soi‑même. Et non pas sur ses intentions, mais sur ses effets. Dès lors qu’un être a compris qu’il ne peut exister sans nuire, sa poursuite de l’existence devient un acte volontaire de nuisance acceptée. Cela constitue un aveu. Il ne pourra plus dire : « Je ne savais pas. »
Il sait. Et il continue.
Il accepte de persister comme source d’injustice. À partir de là, même s’il se cache derrière de nobles raisons (aider les autres, aimer, créer), il aura déjà choisi le seuil moral d’acceptation de l’injustice minimale. Il aura choisi un compromis avec le mal, non sa disparition.
Et se cacher derrière l’éternelle excuse « tous les êtres nuisent » ou « les animaux s’entredévorent entre eux » est uniquement un autre aveu : n’être, en fait, qu’un animal. La nature n’a pas d’autre exemple à offrir que l’animalité. Et l’animalité, si on ne compte pas le mal pur, est bien aux antipodes de l’éthique. Et ici, nous parlons d’éthique, véritable, claire, indéniable.
La morale humaine commune est un théâtre d’illusions
La société tolère l’injustice par pragmatisme. Elle la nie, la justifie, ou la dilue. Elle dit : « On fait ce qu’on peut. » « Personne n’est parfait. » « C’est la vie. »
Mais l’éthique réelle ne tolère pas l’imperfection. Elle ne se satisfait pas d’« efforts ». Même les pires tyrans pourraient, en leur for intérieur, faire des efforts. N’entend‑on pas très souvent des psychopathes ou des pédophiles s’excuser car ils n’ont pu contrôler leurs pulsions ?
L’éthique réelle refuse ce qui est injustifiable, même s’il est inévitable.
C’est pourquoi l’éthique authentique ne propose pas de « vivre mieux » ou de « réduire la nuisance ». Elle propose une seule chose : cesser d’être une cause. Cesser d’être une présence destructrice, même douce.
Quant à ceux qui prétendent pouvoir compenser le mal qu’ils commettent par le bien qu’ils font, il leur est déconseillé de demander un jugement objectif, et une balance, pour vérifier cette prétention. Combien d’insectes pensez‑vous avoir tuées ou condamnées à d’horribles et longues souffrances, en ne faisant que marcher ? Et ce n’est qu’un exemple.
Et quand on parle d’éthique, les vies et les souffrances se valent. Croire le contraire, c’est déjà être très éloigné de l’éthique.
Le suicide éthique : non comme fuite, mais comme fidélité
Dans cette logique, le retrait (volontaire, lucide, sans haine, sans colère) devient l’ultime acte moral. Non pas un refus de la vie par désespoir, mais un refus de la nuisance par fidélité à la justice. Celui qui ne peut pas vivre sans faire de mal, et qui veut vraiment ne pas faire de mal, n’a qu’une chose à faire : s’effacer.
Ce n’est pas une malédiction. Ce n’est pas une punition. C’est un choix. Le seul qui soit éthiquement cohérent jusqu’au bout.
Et bien entendu, nous n’invitons pas à cela, répétons‑le mille fois. Mais que l’humain cesse, une bonne fois pour toutes, de se prétendre éligible à l’éthique réelle. Car tant qu’il respire par choix (ou qu’il se retire pour d’autres raisons, comme le désespoir), alors il tourne déjà le dos à la véritable éthique.
Ceci est juste une mise au point
Ce texte ne demande à personne de se retirer. Il ne glorifie pas la mort. Il ne condamne pas les vivants. Mais il affirme ceci, avec clarté : Celui qui continue à vivre, après avoir compris que toute vie est injustice, ne peut plus dire qu’il est juste.
Il peut croire être (ou s’efforcer d’être) sincère, généreux, aimant. Mais il est complice, d’abord par les faits, puis par la conscience. Et tant qu’il ne s’est pas retiré, c’est qu’il a choisi d’accepter cela. La vérité ne peut pas être “radicale”. Elle est. Elle ne force, ne crie, ni ne provoque. Elle est le zéro absolu du discours. L’être humain, de par son seul choix d’accepter d’exister, et de par combien de souffrances il cause irrémédiablement durant sa vie, n’est pas et ne peut pas être parfaitement éthique. Car, pour lui, sa vie vaut d’innombrables autres, et que des myriades souffrent à cause de lui. Est‑ce cela être éthique ?
