Réflexions sur l’aberration de l’existence imposée

Imaginez un instant qu’on vous ait donné le choix, et l’intelligence suffisante pour le faire : être ou ne pas être ? Avant d’exister, vous n’étiez rien – pas même un témoin potentiel. Vous étiez protégé de la conscience elle‑même. Dans le néant, aucune douleur, aucun souvenir, même pas la moindre trace de regret. Car regretter exige un soi, une mémoire, une comparaison. Si vous aviez choisi le néant, jamais vous n’auriez pu penser : « J’aurais dû choisir la vie. » Le choix, dès lors, ne semble‑t‑il pas évident ?

Et même en admettant l’hypothèse contraire – que vous puissiez avoir ce regret – vous le formuleriez vraiment ? Avez‑vous déjà vu un prisonnier dire, sincèrement, qu’il préfère sa cellule à la liberté ? Sans contrainte ? Sans menace ? Sans surveillance ni fin prévue ?

Il ne s’agit pas ici d’une existence de deux ou cinq années

Il s’agit de la vie entière, avec ce qu’elle comporte de potentiel… et de redoutable. Vivre, c’est aussi courir le risque d’une longue agonie, d’une maladie dévorante, d’une lente désintégration du corps. Vivre, c’est aussi risquer de naître dans une zone de guerre, dans l’indifférence ou dans la misère – à Gaza, à Alep, ou ailleurs. Et même si l’on parle d’une « belle vie », ce qualificatif semble souvent n’avoir de sens que dans la bouche de ceux qui ne la vivent pas vraiment. Car ceux qui la vivent, même dans le confort, sont nombreux à tenir des rendez‑vous hebdomadaires chez leur psychothérapeute, à gérer des douleurs intimes, silencieuses, invisibles.

Cela ne veut pas dire que la vie n’offre rien. Bien au contraire, il existe de véritables instants de douceur, des moments qui touchent quelque chose d’authentique, d’étrangement précieux. Mais vient alors la vraie question : ces moments, aussi intenses soient‑ils, justifient‑ils tout le reste ? Que vaudrait votre choix, si vous pouviez le faire avec calme, sans pression, sans illusion – être ou ne pas être ?

On peut le répéter encore : dans le néant, le regret n’existe pas. Il n’y a ni manque, ni comparaison, ni plainte. Et si l’on devait donner un autre nom à cet état, on pourrait presque l’appeler : la paix.

Et surtout, n’oublions pas ce que vous risquez encore. Car la vie, même quand elle se passe bien, reste une promesse fragile. Rien que pour cela, si le choix était possible… qui ne prendrait pas la fuite ?

Telle est la réalité

Il est des vérités que l’homme ne veut pas voir, car les regarder revient à s’éveiller d’un rêve collectif dans lequel il s’était bercé. L’existence humaine en est une. On y entre sans y être invité. On y souffre sans y avoir consenti. On y meurt sans y avoir compris quoi que ce soit, ou si peu. Et tout cela, dans un monde qui, avec une ironie cruelle, se pare des couleurs de la normalité. Mais ce monde est tout sauf normal.

La vie ne commence pas par un choix, mais par un viol ontologique. Un surgissement absurde : tu n’étais pas, puis tu es. Le néant, parfait refuge de l’absence, paisible royaume du non‑être, n’abritait ni douleur, ni injustice, ni attente. Et soudain, sans avertissement, sans préambule, te voilà jeté dans un monde où tout est peine potentielle, où chaque respiration t’expose à la maladie, à l’abandon, à l’horreur ou à la désillusion.

Et malgré cela, malgré cette tragédie première, l’humain sifflote

Il sifflote, non par joie, mais parce qu’il est somnambule. Il s’agite comme s’il vivait, alors qu’il rejoue un scénario qu’on lui a glissé dans les entrailles. La conscience humaine, droguée par l’instinct, la distraction, le confort ou la peur, n’a plus même la lucidité de questionner le fondement de son surgissement. La majorité ne songe jamais au néant. Or le seul vrai point de départ métaphysique, ce n’est pas la naissance, c’est le néant : le lieu d’origine, le seul état où aucun tort n’était possible. Ce que l’on appelle « vie » est en réalité un écart par rapport à la perfection initiale, une brèche dans l’intangibilité du néant.

La vie est célébrée comme un don. Ceux qui l’ont imposée se font appeler parents. Ils exigent gratitude, amour, reconnaissance, comme s’ils avaient accompli un acte salvateur. Mais quel est ce monde qu’ils ont légué ? Un monde où chaque être, pour vivre, doit tuer, parfois des innocents, souvent des êtres sensibles, toujours des désirs. Un monde où l’horreur n’est pas l’exception mais la trame de fond : prédation, trahison, déchéance, oubli. Un monde où la souffrance est statistiquement ce qu’il y a de plus courant. Et même sans cela, nul ne peut nier cette vérité : c’est un monde très risqué ! Trop risqué ! Depuis le néant, nul ne le choisirait, en pleine conscience.

En plus, c’est un monde où l’on doit étudier, travailler, faire… Empli d’obligations dont on se passerait bien.

Ce monde n’est pas une sinécure !

Le simple fait d’enfanter dans un tel monde est une prise de risque éthique radicale. On parle d’amour, mais c’est un mensonge : on ne peut aimer ce qu’on ne connaît pas encore. C’est un désir égoïste, en réalité. Très autocentré. Car que fait‑on, sinon jeter une âme dans un champ de mines ? Une âme qu’on prétend aimer. Est‑ce cela l’amour ? Trouvez‑vous normal que, lors des guerres et des sièges, on conçoive encore des enfants ? Cet enfant qui meurt de faim, est‑il donc réellement aimé ? Ce n’est que désir pour soi, aux dépens de l’autre, qu’on pense aimer, et qu’on aime peut‑être réellement, mais c’est un amour qui sonne si faux.

On pense alors à tout. Mais pour l’enfanter, ici, on dirait que la logique la plus simple est aux abonnés absents.

Et si…

Et si, comme certaines religions le soutiennent, l’enjeu est éternel – avec l’enfer au bout de l’équation – alors l’acte d’enfanter dépasse l’irresponsabilité : il devient criminel. L’absence de consensus sur l’existence de cet enfer ne l’annule pas. Même un athée ne peut écarter le « et si, en fin de compte… ». Peut‑on imposer un tel pari à autrui ? Si je crois que les animaux sauvages n’existent pas, ai‑je le droit de parachuter un être cher dans la savane sans fusil ?

D’ailleurs, cela concerne surtout les croyants – l’écrasante majorité des humains. Eux, croient ! Et donc…

L’humanité ne voit pas tout ça

Elle vit. Elle continue. Elle trouve même dans ce cycle une beauté à célébrer : la famille, l’amour, les souvenirs… Elle décore le chaos pour mieux le supporter. Elle transforme l’habitude en vertu, l’instinct en vérité, la souffrance en initiation. Et quand un esprit lucide demande : « Pourquoi suis‑je là ? », elle répond par des mots creux : « Parce que la vie est belle, parce que tu es un miracle, parce que l’amour. » Elle récite, mais ne pense pas.

Dans ce rêve, l’homme se croit vivant. Mais il est mort, psychologiquement : vivre exige la confrontation intégrale avec le néant d’où il a été tiré. Celui qui ne mesure pas ce que le néant avait d’infiniment plus juste que la vie n’a jamais vraiment existé.

Imaginons encore !

Si assimiler ce qu’a le néant de positif est difficile, imaginons plutôt que le choix ait été donné entre plusieurs mondes, certains meilleurs, certains pires : quelqu’un choisirait‑il cette vie‑ci ? Ce serait insensé, n’est‑ce pas ?

Dis merci !

Ce monde, on l’a fait sans leur permission. On les y a jetés, puis on exige qu’ils disent merci. Pire encore : on leur assigne des responsabilités métaphysiques. Choisis la bonne religion, deviens moral, évite l’enfer ; ou, à l’inverse, refuse‑les toutes. Et toujours sous la tutelle d’adultes qui imposent leurs croyances aux enfants. Quel crime, pourtant assumé avec légèreté, comme on boit un café.

Cela dépasse l’absurde : c’est une perversion cosmique.

Et pourtant… ils sifflotent. Ils font des enfants. Ils mangent des animaux innocents. Ils remercient leurs parents. Ils célèbrent la vie. Et ils meurent, sans avoir su ce que c’était qu’exister. Car imaginer le néant, c’est déjà s’approcher du paradis.

Ce texte n’est pas une plainte ni une invitation au désespoir. C’est un constat froid, implacable, sur l’indignité morale de l’existence imposée. Il n’ignore pas qu’on puisse vivre des joies. Mais il affirme que toute joie ici‑bas est un lot de consolation offert à un prisonnier. Le seul vrai éveil, c’est la conscience du crime originel : celui de faire naître. Tout le reste – morale, religion, politique, art – n’est qu’un décor. Le néant était parfait. C’est le néant qu’il faut penser, avant de croire que cette existence, on la voulait.