Chapitre II – Quand la foi tue la justice : le drame invisible des croyants
Dans ce vaste océan de croyances, chaque religion prétend détenir la vérité absolue. Ses adeptes, convaincus d’être les élus, jugent (ou peuvent juger) légitime la condamnation éternelle de ceux qui n’y adhèrent pas. Pour eux, cette certitude est aussi évidente que le soleil dans le ciel. Pourtant, ils savent que les autres cultes tiennent exactement le même discours, avec la même assurance, et choisissent majoritairement leur religion de la même manière, c’est-à-dire parce qu’elle leur a été imposée à la naissance. Malgré cela, ils ne remettent jamais en question leur propre foi. Ils se contentent de mépriser les autres, les qualifiant d’absurdes ou d’aveugles. Ils exaltent leurs propres croyances comme un sommet de grandeur et d’évidence, au point de considérer comme criminel de ne pas les suivre. Et criminel est un euphémisme. Car un criminel risque la prison, ou des châtiments terrestres. Là, on peut parler d’enfer, et pour l’éternité, juste pour ne pas avoir cru en un système (car ce n’est que cela, un système, même si une religion était véridique).
C’est bien là un résumé fidèle de la psychologie religieuse des masses
Bien entendu, nous savons que certaines religions n’ont pas d’enfer. Mais celles-là réservent leurs récompenses aux seuls croyants. Et si elles incluaient un enfer, à n’en pas douter, leurs adeptes l’accepteraient sans hésiter. Cela est prouvé par le fait que personne, dans les religions en disposant, ne semble s’insurger contre son existence. Après tout, pour les masses croyantes, celui qui a raison est celui qui a eu la chance de naître dans la « bonne » religion ou d’y être amené par hasard. Et ils le savent, au fond d’eux. L’extrême majorité des croyants sait pertinemment que, s’il va au paradis avec ses coreligionnaires tandis que les autres vont en enfer, ce sera grâce à « sa bonne étoile » : être né au bon endroit. Et pour lui, les autres auraient dû chercher – chose qu’il ne fait jamais lui-même, tout en le sachant également. Il sait même qu’il ne cherche rien, puisqu’il estime avoir trouvé. Et il sait que les autres ne cherchent pas non plus, pour les mêmes raisons. Mais pour lui, dans tous les cas, eux auraient dû non seulement chercher, mais aussi trouver. Quand lui peut ne rien chercher du tout, et se contenter de vivre sa vie terrestre en remplissant plus ou moins correctement (ou même pas) ses obligations religieuses. Presque aucun croyant n’accepte d’appliquer à sa propre foi le doute qu’il exige des autres.
Une telle logique ferait sourire même dans une crèche, on en conviendra
Imaginez un Dieu déclarant : « Toi, par hasard, tu as raison. Les autres, c’est l’enfer ! » Et tout le monde qui répondrait en chœur : « Ainsi soit-il ! » Ce tableau grotesque n’a rien de drôle, il fait pleurer. Mais c’est ce que pense l’immense majorité des croyants.
Certains pourraient évoquer les reconversions comme une preuve d’un effort de recherche de vérité. Mais ces cas restent infiniment marginaux et, souvent, motivés par des raisons émotionnelles, sentimentales ou superficielles. La majorité reste fidèle à sa religion d’origine, ou à celle qui lui a été imposée par les circonstances. Les cultes offrent un « pack complet » à prendre ou à laisser : dogmes, rituels, promesses de récompenses et menaces de punitions. Cette adhésion, bien que totale, repose souvent sur une ignorance volontaire. La plupart des fidèles adoptent une posture d’acceptation sans chercher à questionner, ni même à comprendre pleinement ce en quoi ils croient.
Mais attention, cet ouvrage en entier ne traite pas des religions, mais des croyants
Nul ne peut dire qu’une religion est fausse parce que ses fidèles sont illogiques ou amoraux. Tel n’est en aucun cas l’objectif de cet écrit. Que cela soit dit.
Poursuivons !
Ce drame humain, dont nous parlions, repose sur des mécanismes élémentaires mais profondément ancrés
Les croyants se persuadent qu’ils détiennent la vérité et que les autres sont dans l’erreur. Cette conviction les pousse à maudire, ou du moins à accepter sans sourciller, la damnation d’autrui. Ils se considèrent justes non parce qu’ils respectent des principes universels, ou tout du moins des principes absolus (ce qui n’est absolument pas la même chose, car la vérité n’est presque jamais là où il y a consensus ou masses), mais parce qu’ils se conforment à ce qu’ils perçoivent comme la volonté divine. Peu importe si cette volonté semble injuste ou contradictoire. Être juste, pour eux, signifie uniquement être approuvé par le divin. La justice devient ainsi une obéissance aveugle, vidée de tout contenu véritablement éthique. Et cela est encore plus stupéfiant chez les personnes portées sur le bien, la justice, l’éthique. On dirait presque qu’elles meurent éthiquement dedans, dans la religion. Car nous avons là des personnes qui détectent le bien, le mal, la justice, l’injustice, la vérité, le mensonge, en un clin d’œil, mais une fois au sein d’une religion, pouf ! Plus rien ! Probablement même à part eux-mêmes. Tout ce que dit la religion est juste.
Cela revient à dire que la religion, loin d’élever, abrutit l’âme la plus noble, en la convainquant de ne plus rien examiner. C’est un accusé de mort morale silencieuse, et il est irrécupérable dans une foi classique.
Ce qui nous amène au point le plus important
Mais qu’en est-il si le divin est, en fait, injuste ? Ou, pour dire les choses autrement, si, pour être juste, il fallait s’opposer à lui, ou au moins y méditer et soumettre des questions légitimes ? Cette hypothèse, pourtant élémentaire, pourtant primordiale, est systématiquement évitée. Car admettre cette possibilité reviendrait à reconnaître que la justice dépasse la simple soumission à un pouvoir supérieur, ou que tout ce qui est supérieur n’est pas forcément juste (comme si les gens savaient ce qu’était un dieu et ce que cela impliquait d’être un dieu, du point de vue du repère éthique). Cela exigerait un courage moral que peu de croyants sont prêts à affronter. Ils préfèrent se cacher derrière l’argument de la toute-puissance et de l’omniscience divine : « Nous sommes trop insignifiants pour comprendre. » Mais dans un monde où coexistent des centaines de religions qui se contredisent, cet argument perd toute valeur. Un Dieu véritablement juste ne pourrait légitimer une telle confusion ni encourager des injustices réelles – à ne pas confondre avec les injustices du point de vue consensuel ou des groupes. L’éthique réelle doit être pensée, et sans empressement, très longuement, et sans a priori.
Ainsi, la pluralité des cultes joue un rôle révélateur
Elle empêche quiconque de se cacher derrière une religion pour légitimer ses injustices. Chaque croyant, confronté à cette diversité, devrait comprendre que maudire autrui parce qu’il a une foi différente, par exemple, est une erreur éthique majeure. Pourtant, rares sont ceux qui prennent cette responsabilité. Ils acceptent docilement ce qui leur est imposé, sans examiner si leur foi les rend effectivement bons ou justes. Ils préfèrent croire que la justice se définit par la conformité à un dogme, même si ce dernier contredit les principes absolus de bien et de mal qui, je ne le répèterai jamais assez, doivent être repensés de fond en comble.
En résumé
Pour être véritablement juste, il faut être prêt à se poser les questions fondamentales, même si elles remettent en cause le divin lui-même. Car sans cette disposition, la justice devient un simple masque pour l’obéissance. Un Dieu véritablement juste exigerait cette capacité d’interrogation, plutôt qu’une adhésion aveugle. Juger un acte comme juste ou injuste ne devrait pas dépendre de la puissance ou de la connaissance de celui qui l’accomplit, mais de ses conséquences réelles et de ses motivations profondes.
Ce drame humain ne se limite pas aux croyants. Les masses athées, souvent dans une posture de rejet total, tombent parfois dans des travers similaires : une négation simpliste du religieux sans véritable réflexion éthique. Mais ici, le point essentiel reste l’exigence de justice universelle, qui ne peut être réduite à une question de foi ou de non-foi. Une justice authentique exige de transcender les dogmes et d’interroger les vérités imposées, quelles qu’elles soient.
Conclusion
Ce chapitre ne cherche pas à corriger un point de doctrine ni à réformer un excès. Il attaque le noyau de l’architecture morale religieuse, en posant l’hypothèse impensable pour un croyant sincère : « et si, pour être juste, il fallait s’opposer à Dieu ? » Cette question n’encourage pas à la révolte, comme elle semble le faire. Bien au contraire, elle dit seulement : et si vous étiez dans une fausse religion ? Le chemin le plus logique pour un esprit juste, en cas de doute, est de d’abord trouver l’éthique véritable, la respecter lui-même, quand bien même sa foi lui demande de faire le contraire, puis voir si sa religion la respecte aussi, cette éthique véritable. Car sinon, trois possibilités seulement existent, et aucune n’est plaisante : soit cette religion est fausse, soit sa ou ses divinités sont injustes, soit le religieux n’a pas bien défini l’éthique véritable. Mais tout cela reste un chemin nécessaire. Car le hasard ou la naissance n’ont pas leur mot à dire dans pareilles questions. Et cela, même un enfant pourrait le déduire.
🧠 Questions à se poser
Pour s’engager dans une réflexion sur la foi et la justice, considérez ces questions ouvertes :
- Comment peut-on concilier une foi profonde avec la remise en question des dogmes qui lui sont associés ?
- Dans quelle mesure la pluralité des religions est-elle un obstacle ou une révélation nécessaire pour une véritable éthique universelle ?
- Qu’est-ce qui motive vraiment les individus à adhérer à une religion sans chercher à questionner ses fondements éthiques ?
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