Leviathan et le Mythe du Moindre Mal : une Satire Moderne

Imaginez un immense monstre marin, mi-poisson mi-cauchemar administratif, qui répond au doux nom de Léviathan. Hobbes, il y a quelques siècles, avait déjà compris que ce machin symbolisait l’État et ses appétits gargantuesques. Mais ce que Hobbes n’avait peut-être pas anticipé, c’est que le monstre finirait par avoir un compte Twitter, un service après-vente en ligne et une armée de communicants expliquant que tout ce qu’il fait, c’est toujours le « moindre mal ». Comme si faire exploser votre cuisine était acceptable tant qu’on n’a pas incendié toute la maison.

Car voilà le cœur de notre satire : le « moindre mal », ce joker préféré des dirigeants depuis que l’humanité a décidé qu’il fallait des gens pour nous dire à quelle heure se coucher et combien de taxes payer sur un sac de carottes. Le « moindre mal », c’est comme une carte fidélité : plus on l’utilise, moins on se sent coupable. Un peu comme si chaque mensonge, chaque petite expropriation, chaque guerre un peu trop musclée devenait plus acceptable si on peut dire « Eh, j’aurais pu faire pire ». C’est la philosophie du « j’ai renversé ton café, mais j’aurais pu renverser ta voiture ». Et voilà comment on transforme la catastrophe en faveur spéciale.

Les gouvernants et leur sport favori : comparer leurs bêtises

Dans les hautes sphères du pouvoir, tout est affaire de comparaison. L’un dit : « Moi je ne torture pas, je fais juste de la surveillance massive. » L’autre réplique : « Moi je fais de la surveillance, mais je ne vole pas l’argent public. » Et un troisième ajoute fièrement : « Moi je vole, mais je garde mes crimes propres et sans odeur. » C’est un concours de la meilleure mauvaise excuse, une sorte de championnat mondial du « Oui mais lui fait pire que moi ». Sauf qu’au final, ça revient à choisir entre recevoir un coup de poing, un coup de pied ou un coup de poêle. Et si vous demandez si on peut ne pas recevoir de coup, on vous explique que vous êtes naïf et que le monde est trop complexe.

Le « moindre mal », c’est un peu comme ces soldes où l’on vous dit que -30 % c’est une opportunité exceptionnelle, alors que le produit reste hors de prix. Mais on sort content d’avoir « gagné » de l’argent, comme si acheter un grille-pain à 70 euros au lieu de 100 nous transformait en génie financier. Les dirigeants, eux, sortent de leurs décisions persuadés d’avoir fait une bonne affaire morale. Au lieu d’avoir bombardé trois villes, ils n’en ont rasé que deux, et ils s’imaginent être candidats au Prix Nobel de la paix discount.

Le pouvoir comme abonnement forcé

Gouverner, c’est comme s’abonner à une salle de sport qui débite votre carte bancaire tous les mois, même si vous n’y mettez jamais les pieds. Une fois inscrit, impossible de se désabonner sans passer par un formulaire en 47 étapes et un coup de fil humiliant. De même, une fois au pouvoir, on ne peut plus dire : « Finalement, je rends les clés, j’ai vu la paperasse, ça ne m’intéresse pas. » Non, le contrat vous colle à la peau. Et chaque décision, même la plus anodine, devient un effet papillon géant qui finit par écraser quelqu’un à l’autre bout du monde.

Le problème, c’est que les candidats au trône se croient toujours différents. « Moi, je vais être le dirigeant éthique, responsable, humaniste. » Traduction : « Je vais essayer de dompter le Léviathan avec une laisse achetée sur Amazon. » Mais le monstre rit, parce qu’il sait que peu importe vos bonnes intentions, vous finirez toujours par vous retrouver à justifier un pipeline un peu toxique, une prison un peu trop pleine, ou une loi qui ressemble à une dissertation rédigée par un stagiaire fatigué.

La folie tranquille de ceux qui veulent gouverner

Qui, sain d’esprit, se lève un matin en se disant : « Tiens, je vais assumer une responsabilité écrasante, être jugé sur des conséquences que je ne comprends même pas, et me faire insulter quotidiennement par des gens que je ne rencontrerai jamais » ? C’est comme si quelqu’un voulait devenir volontaire pour tester des nouvelles chaussures en marchant pieds nus sur du verre. Il faut un mélange d’orgueil, d’aveuglement et d’une certaine passion pour la douleur morale.

Le Léviathan, lui, adore ça. Il attend toujours le prochain candidat qui se croit invincible, comme une machine à café attend le stagiaire qui oubliera encore de mettre de l’eau. Chaque nouveau chef arrive avec son slogan héroïque : « Cette fois, ce sera différent. » Et à la fin, on se retrouve avec la même vieille excuse recyclée : « Oui, mais c’était le moindre mal. »

Le piège du calcul éthique façon arithmétique

Les dirigeants aiment faire de la morale comme on fait des maths. « J’ai tué 100 personnes, mais j’en ai sauvé 200, donc je suis dans le positif. » Comme si la souffrance humaine se comptabilisait comme des points de fidélité dans un programme aérien. Sauf que ce n’est pas un tableau Excel, c’est la vie réelle, et les victimes ne se consolent pas parce que la moyenne finale est favorable. Imaginez dire à quelqu’un : « Certes, j’ai écrasé ton chien, mais j’ai sauvé le chat du voisin. » Ce genre de logique ne passerait pas au dîner de famille, mais dans un bureau ministériel, c’est un raisonnement sérieux.

Le plus ironique, c’est que ce calcul ne fait pas disparaître la faute, il l’agrandit. Car derrière chaque addition morale, il y a une soustraction de conscience. Plus on se compare à pire, moins on se regarde en face. On construit une tour de justifications en espérant que personne ne verra qu’elle repose sur des fondations en marshmallow.

Un monde sans candidats volontaires

Alors, que faire ? Peut-être faudrait-il arrêter de croire que le pouvoir est un trophée. Au lieu de laisser les ambitieux se battre pour savoir qui aura le droit de piloter le Léviathan, on pourrait tirer au sort un pauvre citoyen qui n’a rien demandé. Comme un service militaire, mais pour gouverner. Ce serait au moins honnête : personne ne voudrait vraiment le job, et celui qui s’y collerait le ferait avec la grimace de quelqu’un qu’on force à laver les toilettes du stade après un concert. Ce serait peut-être le premier pas vers un pouvoir qui reconnaît qu’il est une malédiction et non un privilège.

Car au fond, la seule manière de gouverner avec éthique, ce serait de ne pas vouloir gouverner du tout. Mais allez expliquer ça à ceux qui rêvent déjà de voir leur visage imprimé sur des timbres et de couper des rubans avec des ciseaux dorés.

Conclusion : la blague tragique du moindre mal

Le moindre mal est un mythe confortable, une fable rassurante pour ceux qui veulent dompter le Léviathan et ne pas trop penser aux os qu’ils écrasent sous leurs pas. Mais la satire révèle que ce calcul n’est rien d’autre qu’un tour de passe-passe mental. Gouverner, ce n’est pas choisir entre deux maux, c’est accepter un pacte avec une créature qui engloutira de toute façon votre bonne conscience. Chaque excuse devient un ticket d’entrée dans la loterie du blâme éternel.

Le plus drôle, si l’on ose employer ce mot, c’est que l’histoire regorge de dirigeants persuadés d’avoir été les héros du moindre mal. Tous finissent jugés sévèrement, parfois dès leur vivant, parfois des siècles plus tard, comme des enfants pris la main dans le pot de confiture. La morale est simple : si vous tenez vraiment à être éthique, n’essayez pas de commander un Léviathan. Contentez-vous d’apprendre à nager à côté, en évitant ses éclaboussures.

Et si jamais quelqu’un vous dit encore « c’était le moindre mal », répondez-lui poliment : « Merci pour votre générosité, mais la prochaine fois, gardez vos catastrophes à vous. »