La Cité aux Horloges et le Messager Sans Honte

Cette publication est la partie 3 de 4 dans la série Le Prestige du Pouvoir et la Naïveté du Peuple

Il était une fois une cité majestueuse, surnommée la Cité aux Horloges, car partout s’élevaient des cadrans immenses, plantés sur les toits comme des lunes froides. Les habitants s’en vantaient: ici, disaient-ils, rien ne s’oublie. Les heures gravent les lois, la mémoire règle la justice, et le pouvoir, lui, respecte le temps. Ils ignoraient que les horloges n’étaient pas faites pour mesurer le passé, mais pour frapper, à intervalles réguliers, le même présent. Elles tournaient sans jamais vieillir, et leurs aiguilles, si fines, pouvaient couper la trame du temps plus sûrement qu’un couteau.

Le Conseil des Saisons et la promesse qui ne meurt pas

Au sommet des remparts siégeait le Conseil des Saisons, quatre personnages vêtus des couleurs de l’année. On disait qu’ils changeaient tous les dix ans. On disait aussi que le Conseil changeait de nom à chaque printemps: il fut jadis la Chambre des Vertus, puis le Cercle des Refondations, et à présent on l’appelait l’Atelier des Renaissances. Pourtant, chaque fois que les fanfares annonçaient la nouveauté, chaque fois que l’on repeignait les portes et que l’on baptisait les couloirs, un même souffle passait d’une bouche à l’autre, d’une génération à l’autre, comme une consigne silencieuse.

Ce souffle portait une promesse qui ne meurt pas. Elle traversait les fils et les petits-fils, les jeunes prodiges et les vieux tuteurs, les ministres éphémères et les secrétaires à longue mémoire. Elle disait: la Cité doit durer plus longtemps que ses habitants. Elle disait: nos objectifs sont des racines plantées si profond que les saisons, au-dessus, peuvent se succéder sans jamais les atteindre. Elle disait enfin: pour que le tronc survive aux tempêtes, il faut parfois faire tomber des branches, et ne pas s’émouvoir des feuilles que le vent emporte.

Le Messager Sans Honte et la boutique des gestes difficiles

Un jour, il arriva en ville un homme qui n’avait pas d’ombre. On le nomma le Messager Sans Honte. Il parlait peu et n’écoutait guère. Il savait signer sans trembler, exécuter sans détour, trancher sans cligner des yeux. On l’installa dans une boutique discrète, à la lisière des institutions, avec une enseigne modeste: Gestes difficiles, on y réussit l’impossible. C’était là que l’on venait quand la Cité avait besoin d’une main qui ne rechigne pas, d’un visage qui n’a pas peur d’être vu, d’une bouche qui ne s’excuse jamais.

Le peuple le détesta d’instinct. On le montrait du doigt au marché: le voilà, disaient les mères, celui qui ose signer l’insignable. On le conspuait aux abords du théâtre: rentre donc ta tête, murmurait-on, tu finiras mal. Pourtant, le Messager Sans Honte ne broncha pas. Il faisait ce pour quoi on l’avait choisi: absorber les éclats, prendre les coups, se charger des décisions contestables, déplacer le blâme, protéger les objectifs longtemps mûris par le Conseil des Saisons.

Le Festival des Miroirs et la grande illusion de la réputation

Chaque été, la Cité organisait le Festival des Miroirs. On y célébrait la réputation, cette princesse fragile qui rougit au vent de la critique et s’évanouit au premier scandale. Le peuple adorait la princesse. Il croyait que sans elle, personne n’oserait mal faire. Il croyait que la peur d’être mal vu était plus forte que la tentation d’être puissant. On montait des scènes dans les rues, on y jouait des fables morales. On y racontait l’histoire de gouvernants remplis de scrupules, qui, repentants, rendaient ce qu’ils avaient pris. On applaudissait jusqu’à se faire mal aux mains.

Le soir, le Messager Sans Honte passait devant les miroirs et voyait son visage multiplié. Aucun reflet n’avait honte. Tous étaient nets, disponibles, utiles. Il souriait faiblement, puis retournait à sa boutique. Là, on l’attendait déjà. Un décret à signer, une grille à verrouiller, une parcelle à déplacer, un silence à payer. On lui laissait les gestes qui salissent, pour que les autres restent propres. Et l’on murmurait: ne t’inquiète pas, la princesse réputation chancelle, mais elle ne règne pas. Dans le palais, on l’invite parfois au bal, puis on la reconduit à la porte dès que la musique reprend.

Le Procès d’Hier et l’acquittement du lendemain

Un matin d’automne, les horloges sonnèrent plus fort. La Cité annonça un Procès d’Hier. On ressortit des archives: promesses oubliées, rues abandonnées, familles déplacées, voix étouffées. On convoqua les témoins, on pava les places, on dressa une tribune. Le peuple se pressa, la bouche pleine d’attentes. On avait soif de honte. On voulait voir un roi se troubler, une ministre s’excuser, une haute voix baisser la tête. Le Conseil des Saisons nomma des juges, vêtus de neuf, et jura que tout serait dit.

Le Messager Sans Honte se présenta seul. On amena des documents, on cita des chiffres, on déroula des plans. Il répondit calmement: j’ai agi sur ordre. On lui demanda: de qui. Il répondit: de la Cité. On s’indigna: mais la Cité ne t’avait pas demandé de faire si vite, si fort, si sec. Il haussa les épaules: si, la Cité le voulait, mais elle ne le dira pas. Le peuple gronda. Alors, les juges prirent un air grave. Ils rédigèrent un verdict complexe, plein de recommandations, de rafistolages, de délais raisonnables. Puis ils renvoyèrent tout le monde chez soi. Le soir même, les horloges avaient avancé d’un cran. On décréta que l’époque était close, qu’un nouveau chapitre s’ouvrait. On appela cela modernisation.

Le lendemain, on inaugura une plaque. On écrivit en belles lettres: plus jamais. On pria trois minutes, on posa des fleurs, on respira mieux. Le peuple rentra chez lui, soulagé. On croyait sincèrement que la honte avait fait son œuvre. Au palais, on sourit. On remplaça une enseigne par une autre, et l’on affirma, sincèrement aussi: nous avons appris. Les budgets, eux, suivirent les mêmes corridors, et les bénéfices dormirent dans les mêmes coffres. Les mêmes mains, sans bagues, passèrent les mêmes clés.

La Mue des façades et l’amnésie organisée

La Cité avait un art suprême: la mue des façades. C’était un opéra silencieux, joué par les maçons de parole. Ils repeignaient les mots, déplaçaient les dates, changeaient les logos. Les journaux, émerveillés, prenaient des photos avant et après. On comparait. On louait le contraste. Personne ne descendait au sous-sol, là où l’on découpait le temps. On y tenait un grand rouleau de velours noir, que l’on tirait pour faire tomber d’anciennes années dans un puits discret. Le puits ne rendait rien. Il avait été choisi pour cela.

Parfois, un vieil homme se plantait devant le palais. Il avait perdu une boutique lorsque l’on élargit l’avenue royale. D’autres fois, c’était une jeune femme qui venait réclamer une bourse promise et jamais versée. On leur répondait avec un sourire grave: la Cité d’aujourd’hui ne peut endosser les négligences d’hier. On ajoutait: nous regrettons, nous n’oublions pas, mais nous devons avancer. Puis on les étreignait pour la photo, et on publiait la photo. Le lendemain, l’affaire avait changé de nom. On la rangeait dans un tiroir baptisé réconciliation.

La grande traversée du Pont des Noms

Un hiver, la Cité dut franchir une rivière tumultueuse. On construisit un pont. On l’appela Pont des Noms. Sur chaque pilier, on grava des titres: Direction nouvelle ici, Responsables renouvelés là, Plan d’avenir plus loin. Le peuple passa le pont avec une joie enfantine. Voyez comme c’est solide, dirent les passants, on a même gravé des promesses. Le Messager Sans Honte fut chargé des contrôles. Il vérifiait que chacun, en passant, déposait à l’entrée son idée de justice, sa notion personnelle de la mémoire, sa petite lampe de honte. Il rangeait toutes ces choses dans une caisse, et la caisse partait au dépôt des accessoires.

Au milieu du pont, un enfant s’arrêta. Il demanda: si le pont est si neuf, pourquoi les pierres sentent-elles la fumée d’hier. Sa mère le fit taire. Le garçon regarda sous la rambarde et vit, dans l’eau, des reflets de vieilles arches. Le pont, flambant neuf, était bâti sur les restes d’un autre, rasé en pleine nuit. Il appela: quelqu’un a-t-il payé les ouvriers qui ont construit l’ancien. Sa mère lui serra la main. Le Messager Sans Honte s’approcha, tapota la joue du garçon, et dit avec douceur: ne t’inquiète pas, petit. L’ancien pont n’existe plus. Le nouveau a un autre nom. L’enfant répondit: mais le nom n’est pas la pierre. Le Messager Sans Honte prit une note dans un carnet. Il écrivit: enfant à surveiller.

La nuit des deux portes

Le même hiver, il y eut une nuit glaciale. Dans la ville, deux portes gardées s’ouvrirent en même temps. La Porte des Foules donnait sur la grande place, éclairée de lampes et de slogans. On y voyait tomber des dignitaires, humiliés devant les caméras, chancelants sous les huées, promettant de disparaître. On y rêvait d’égalité. On y jouait des procès parfaits. La Porte des Cercles donnait sur une cour intérieure, de marbre sombre. Là, on accueillait les mêmes dignitaires, lavés, repassés, rassurés. On leur offrait des sièges dans des conseils au nom élégant. On leur confiait des missions discrètes, des postes où l’on n’échoue pas. On y parlait tout bas, mais l’argent, lui, parlait clair.

Le peuple visitait souvent la Porte des Foules. On s’y sentait puissant, juges éphémères d’un théâtre moral. On y jetait des tomates, on y lançait des mots grandioses. Les plus zélés rentraient chez eux, convaincus que la honte avait tué l’orgueil. Ils dormaient d’un sommeil apaisé. Pendant ce temps, la Porte des Cercles comptait ses convives. On y trinquait à la continuité. On y scellait des objectifs qui n’avaient pas d’âge. On y parlait des cent prochaines années comme d’une semaine, des générations à venir comme d’un agenda.

Le printemps des promesses et l’été des oublis

Le printemps suivant, la Cité annonça une refonte générale. On dressa un plan à trente ans, avec des rubans aux couleurs du ciel. On y jura de réparer, d’assainir, de rééquilibrer. On y glissa aussi, dans de petites notes en marge, des passages étroits pour les anciennes habitudes. Le Messager Sans Honte s’occupa de ces marges. Il posa des mots doux là où l’on crevait les pneus, des silences là où l’on devait crier, des délais là où l’on aurait pu agir. Le plan fut salué. Les journaux titrèrent: la Cité a honte de ses erreurs. Elle se répare. On cita des phrases émouvantes, on aligna des chiffres compatissants. L’été vînt. Les promesses prirent des vacances. Elles revinrent à l’automne, bronzées.

Parfois, un conseiller plus jeune s’inquiétait. Il disait au Conseil des Saisons: si l’on ne baisse pas la tête, la princesse réputation se fâchera. On lui répondait: elle n’est princesse que sur la place publique. Dans les salons fermés, c’est la reine permanence qui commande. Le jeune homme rougissait. Puis il apprenait. Il devenait, à son tour, un gardien du Pont des Noms. Et lorsque venait son tour de partir, on lui offrait un fauteuil dans la cour intérieure. La boucle se refermait. Les horloges sonnaient, contentes d’avoir, encore une fois, découpé le temps à la bonne taille.

La rumeur de la ville basse et la leçon qui n’atteint personne

Dans la ville basse, on chuchotait pourtant. On racontait qu’un jour, un ancien dirigeant, accusé de mille choses, avait été vu, tout sourire, dans une fête donnée au palais. On disait qu’un autre, censé s’être exilé, avait été nommé, discrètement, à un poste qui tient les clés de la porte de service. On jurait que la Cité aimait les vétérans du pouvoir quelle que soit leur réputation. On ajoutait qu’il suffisait d’avoir été au centre pour être éternellement invité en périphérie. Ces rumeurs remontaient parfois jusqu’à la place haute, mais elles se perdaient dans le vacarme des fanfares.

Le peuple tenait bon à son roman. Sans ce roman, on aurait eu trop mal. On avait besoin de croire que la honte est une force. On disait: ils n’oseront pas. Ils ont peur de perdre la face. Ils n’oseront pas signer cette chose, voter cela, déplacer ceux-ci. On se réconfortait les uns les autres. On montrait, preuve à l’appui, quelques têtes tombées, certains visages disparus. On ne voyait pas les mains qui passaient les clés à ces mêmes visages, de l’autre côté du décor.

Le jour où le Messager Sans Honte vieillit sans perdre son métier

Les années passèrent. Le Messager Sans Honte eut des cheveux gris. Il ne perdit pas son métier. Un soir, on lui demanda: n’as-tu jamais eu peur d’avoir mauvaise réputation. Il haussa les épaules: la réputation est une monnaie de foire. On me paie dans une monnaie qui ne s’use pas. Et quelle est-elle, demanda-t-on. Il répondit: la continuité. Elle vaut à travers les saisons, elle s’investit dans les enfants, elle paie longtemps après que les photos ont jauni. On lui répliqua: tu dis que tu agis pour l’avenir. Il sourit: je dis que l’avenir agit en moi. Le Conseil des Saisons veut rester vivant quand nos noms auront disparu. Je n’ai pas à rougir, je suis un outil.

Le Messager Sans Honte s’arrêta, posa sur le comptoir son carnet de notes. On y lisait des colonnes: décisions difficiles, plaintes collectées, dossiers refermés, compensations minimales, bénéfices prolongés. L’encre ne pâlissait pas. Au fond de la boutique, quelques portraits de lui avaient été retournés contre le mur. On les ressortirait à l’occasion d’un nouveau procès d’hier. Il jouerait le rôle qu’on lui destine. Puis on les remettrait face au mur, jusqu’à la prochaine saison.

La dernière procession et ce qui reste après la musique

Un automne lointain, la Cité organisa une grande procession. On y exhiba une fresque de l’histoire officielle, pleine de repentirs et d’élévations. On y affirma qu’on avait rompu avec certaines pratiques, en franchissant des ponts inédits. Les tambours battirent. Les horloges sonnèrent. Puis la musique cessa. Il restait le bruissement des couloirs, le froissement des dossiers, le chuchotement des budgets. Quelqu’un demanda: et maintenant, l’irresponsabilité est-elle morte. On répondit: ne sois pas injuste, nous avons tellement évolué. On ajouta: juge-nous à l’aune de ce que nous promettons aujourd’hui. Le soir, dans la cour intérieure, on déboucha des bouteilles. On parla des cinquante prochaines années. On sembla heureux.

Sur la place, l’enfant qui avait grandi regarda les horloges. Il pensa: une entité qui continue d’encaisser doit continuer de payer. Mais comment faire payer un corps sans douleur, une conscience sans visage, une main sans paume. Il regarda la boutique du Messager Sans Honte. Elle n’avait plus d’enseigne. Pourtant, on y entrait, on en sortait. Les gestes difficiles continuaient. La princesse réputation saluait de loin, avant de rentrer se coucher, seule et inutile.

Morale: ce que le temps ne lave pas

La fable de la Cité aux Horloges a pour leçon une vérité désagréable. Les États et les grandes entités gouvernent avec des objectifs qui traversent les générations. Pour les protéger, ils délèguent les gestes qui salissent à des visages sans honte, interchangeables, ostensibles, payés pour absorber la colère. Le peuple, pour se préserver, croit à la réputation comme à une barrière morale. Il s’imagine que l’on n’osera pas, que l’humiliation publique arrêtera la main. Mais dans la société réelle du pouvoir, la honte ne règne pas. Elle décore les cérémonies, elle ne décide pas des actes. Le calendrier sert de savon, les refontes servent de paravent, les procès d’hier servent d’antalgique.

Tant que la continuité des bénéfices n’entraîne pas la continuité des dettes, tant que des structures éternelles collectent ce que des individus temporels ont fait, tant que l’on confond l’aveu avec la réparation, la discontinuité temporelle restera l’arme préférée de la Cité. Et tant que le peuple confondra la chute d’un nom avec la fin d’un système, la princesse réputation continuera de sourire aux saisons en croyant régner. Il n’y a rien ici à embellir. Dans la Cité aux Horloges, on ne vainc pas le temps en le comptant. On le coupe. Et ce qui est coupé ne saigne pas.

La morale est simple et sévère: le temps ne blanchit rien. Ce sont les mains qui lavent les mots, pendant que les mêmes veines, sous les façades, transportent les mêmes avantages. On peut changer mille fois d’enseigne si l’on garde la même caisse. On peut proclamer l’aurore à chaque soir si l’on refuse d’allumer la nuit. Là où la responsabilité aurait dû s’étendre, on trace des frontières sur un calendrier. Là où la honte devrait forcer un arrêt, on ouvre une autre porte. Dans ce monde, l’irresponsabilité par discontinuité temporelle a, et aura toujours, de merveilleux jours devant elle.

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